L’« Ubérisation » des emplois, c’est de la sous-enchère

A première vue, tout le monde devrait se réjouir de l’essor de l’« économie du partage » (sharing economy) et de la digitalisation croissante du marché du travail. Les premiers à se réjouir sont les consommateurs, qui profitent de services innovants et de prix en baisse. Viennent ensuite les prestataires de ces nouveaux services, qui ont l’occasion de goûter aux délices de l’auto-entrepreneuriat. Il y a aussi les adversaires des cartels, prébendes, corporations et autres niches. Et enfin les ayatollahs de l’innovation, qui aiment à se prosterner devant toute entreprise qui aura la bonne idée de s’appeler, « start-up », « made in Silcon Valley », « machinchose 4.0 », ou, encore mieux, « licorne ». Il est vrai que, dans une économie de marché, il faut en principe se réjouir de voir de nouveaux arrivants innovants gagner des parts de marché au détriment de vieux acteurs engoncés dans leurs certitudes et leurs privilèges. Mais, à examiner de plus près les conséquences de ce qu’on appelle désormais « ubérisation », il y a de quoi déchanter.

Car ces nouveaux acteurs ne s’imposent pas parce qu’ils sont plus innovants ou parce qu’ils sont meilleurs et moins chers. Ils s’imposent soit parce que leur modèle d’affaire repose sur le non-respect de toutes les règles d’intérêt public auxquelles sont astreints leurs concurrents, soit parce qu’ils reportent sur les collectivités et les contribuables les coûts des externalités négatives qu’engendrent leurs activités. Ainsi, AirBnb aggrave la crise du logement en encouragent la location d’appartement à des touristes plutôt qu’à des familles. Batmaid ne peut fournir un service ultraflexible qu’au prix du mépris des règles élémentaires du contrat de travail et des assurances sociales. Et, Uber, qui n’est pourtant pas rentable, prétend faire son beurre sans respecter les règles communales et cantonales en matière de transports des personnes et tente de soustraire ses employés tant aux règles protectrice du droit du travail qu’aux assurances sociales. Et, parallèlement, Uber milite – c’est un comble ! pour assouplir ces règles qu’il ne compte de toute façon pas respecter.

Et qui paie la facture de cette concurrence déloyale ? Les prestataires de ces nouveaux services sont les premières victimes, eux qui s’aperçoivent bien vite que cet auto-entrepreneuriat est surtout synonyme d’absence de protection et de revenu en cas de coup dur (maladie, accident), mais aussi d’une dépendance quasi-totale envers la plate-forme qui monétise leurs services tout en leur promettant une « liberté d’entreprendre » qui se révèle bien vite être un leurre. Les victimes suivantes sont les contribuables, qui doivent assumer les coûts de la crise du logement ou des lacunes de protection sociale des travailleurs « ubérisés » en leur versant une aide sociale, des prestations complémentaires et d’autres aides publiques qui n’auraient pas été nécessaires si leur employeur les avaient correctement assurés, déclarés et salariés.

Ces modèles d’affaire ne sont rien d’autre que de la sous-enchère. Or, jusqu’à présent, face la sous-enchère, la réponse suisse a toujours été de faire appliquer le droit en vigueur. Face à l’afflux de « faux indépendants » dans la construction par exemple, il ne viendrait à l’idée de personne de niveler vers le bas le droit suisse du travail et des assurances sociales. La réponse est plutôt d’assujettir systématiquement ces « faux indépendants » au droit en vigueur, de leur appliquer les conventions collectives de travail de force obligatoire et d’astreindre leur faux mandants à payer les cotisations sociales. Car nos entrepreneurs le savent bien ; si on laisse la sous-enchère s’immiscer sur les chantiers, tout le monde sera perdant : les travailleurs verront leur salaire baisser, les recettes fiscales et des cotisations sociales diminueront et les entrepreneurs honnêtes et responsables n’auront plus qu’à aligner leur prix à la baisse… ou à faire faillite.

Qu’on me comprenne bien : je ne m’oppose ni à l’innovation, ni à la transformation de l’économie. Si les nouveaux acteurs s’imposent parce qu’ils sont meilleurs ou que leurs services correspondent à la demande, tant mieux. Mais c’est à la loyale qu’ils doivent s’imposer. Si leurs prix et leur flexibilité reposent avant tout sur de la sous-enchère, c’est inacceptable. S’ils ne peuvent être concurrentiels en respectant les règles d’intérêt public, c’est que leur modèle d’affaire n’est non seulement pas viable, mais il est surtout nuisible.

Par ailleurs, ces nouveaux modèles d’auto-entrepreneuriat de l’économie « du partage » ne tiennent pas leurs promesses en matière de redistribution des revenus et du patrimoine. De nombreuses analyses, notamment de la Banque Mondiale, commencent en effet à montrer que l’économie « du partage » a pour effet d’accroître les inégalités patrimoniales : son accès est réservé à ceux qui possèdent un bien à monétiser via la plate-forme (logement, véhicule), et c’est cette dernière qui capte l’essentiel des bénéfices sans avoir investit dans ces biens, tout en faisant croire aux participants qu’ils vivent une expérience « collaborative, communautaire et solidaire ».

*  *  *

Texte paru aujourd’hui dans « Le Temps ».

 

4 réflexions au sujet de « L’« Ubérisation » des emplois, c’est de la sous-enchère »

  1. Jean Christophe,

    Je pense qu’il ne faut pas trop s’inquiéter de l’ « Ubérisation »: c’est un phénomène passager et marginal.

    Comme tu le dis justement, Uber, comme d’autres entreprises « low-cost » (p ex Flixbus), sont des gouffres financiers: Uber perd 7 millions de $ par jour. Il n’y a aucune chance qu’un tel modèle survive à moyen terme: soit les prix montent, soit UBER disparaît. Pour citer un de mes professeurs d’économie: « jeder Idiot kann einen Rabatt geben… ».

    Je ne suis pas non plus convaincu que ces acteurs s’imposent sur le marché. Les journaux se faisaient récemment l’écho de Flixbus, qui proposait des trajets Konstanz – Lyon pour 19.50 CHF avec arrêts à Zürich et Bern et Genève. Est-ce vraiemnt une concurrence sérieuse pour le CFF ? 2 bus par jour à max 50 places par bus, dont peut-être 2-3 sont vendue au prix de 19.50 CHF ? Ce n’est en tout cas pas ce que j’appelle « s’imposer sur le marcher » !

    • Salut Reto, je suis un peu moins optimiste que toi sur ce coup!

      En effet, je crains que certains de ces nouveaux acteurs ne profitent de leur force de frappe pour s’accaparer une grande part du marché, même si c’est en fonctionnant à pertes au début, puis de se comporter en monopoliste qui peut dicter et les prix et la qualité des prestations. La libéralisation des transports en bus en France est assez intéressante à cet égard: de 5 ou 6 acteurs au début, il n’en reste semble-t-il plus qu’un, qui commence déjà a abandonner ses prestations non-rentables dans des villes de taille moyenne qui se retrouvent sans liaisons, car il s’est taillé une situation de quasi-monopole, mais sans mandat de service public. En outre, si Uber finit par disparaître parce que gravement non-rentable, ils n’en auront pas moins tenté, et peut-être réussi, de diminuer massivement la protection des travailleurs en imposant un modèle de fausse indépendance qui finit par coûter très cher au contribuable. Je crains que d’autres professions soient à terme intéressées par de telles pratiques et que la spirale de sous-enchère s’aggrave. Mais j’espère me tromper!

      Belles fêtes à toi et à ta famille et tout de bon pour 2017!

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