Comment transformer la privatisation de l’Ă©cole en un attrayant “libre choix”?

Une initiative pour privatiser l’Ă©cole publique vaudoise sera donc lancĂ©e cet automne. Cette initiative devrait demander l’introduction du bon scolaire, instrument permettant de subventionner la frĂ©quentation de n’importe quelle Ă©cole, y compris - et surtout- privĂ©e, Ă©cole que l’on pourrait librement “choisir”. Les partisans de la privatisation sont malins. Ils Ă©vitent soigneusement de parler de “privatisation”, de “libre marchĂ©”, de “baisses des salaires des enseignants” ou de “subventionnement des bĂ©nĂ©fices du privĂ© avec de l’argent public”, mĂŞme si c’est bien de cela qu’il s’agit. Non, ils avancent masquĂ©s avec des arguments bien plus porteurs et bien moins connotĂ©s politiquement: le spectre de l’”Ă©cole Ă  deux vitesses”, la “meilleure qualitĂ© de l’Ă©cole privĂ©e” et la “dĂ©bâcle de l’Ă©cole publique”. Mais aucun de ces arguments ne tient la route.

Il n’y a pas d’Ă©cole Ă  deux vitesses. Mais il y en aura Ă  coup sĂ»r avec le bon scolaire!

Bien des partisans de la privatisation prĂ©tendent vouloir corriger une inĂ©galitĂ©: seuls les enfants des familles aisĂ©es ont accès Ă  l’Ă©cole privĂ©e, c’est une inĂ©galitĂ© - une Ă©cole Ă  deux vitesses, qu’il faut la corriger en subventionnant les Ă©coles privĂ©es. Comme ça, tout le monde pourra profiter de l’enseignement privĂ©. A première vue, le raisonnement semble se tenir. Or il est fallacieux.

Tout d’abord, parce qu’il n’y a pas d’Ă©cole Ă  deux vitesses. Il n’y a pas d’Ă©coles qui soient systĂ©matiquement meilleures, qui dispensent dans tous les cas une meilleure formation (et, on le verra ci-après, ce n’est certainement pas le cas des Ă©coles privĂ©es), qui garantissent systĂ©matiquement l’accès aux meilleurs mĂ©tiers ou qui inversement condamnent Ă  un avenir bouchĂ© tous les enfants qui ont le malheur de les frĂ©quenter.

Il y a certes une chose qu’offrent les Ă©coles privĂ©es et que l’Ă©cole publique ne peut offrir: c’est la part de luxe, de snobisme, voire d’Ă©litisme. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que l’association vaudoise des Ă©coles privĂ©es semble plutĂ´t sceptique face au bon scolaire: elles veut que ses Ă©lèves et leurs familles restent “entre eux”. Dans leur monde. Avec leurs semblables. Et certainement pas s’encombrer du restant de la colère de Dieu. Or ce n’est certainement pas le rĂ´le de l’Etat d’encourager le luxe ou le snobisme. Lorsque l’Etat subventionne une activitĂ©, jamais il ne subventionne le somptuaire.

Ce qui est sĂ»r Ă  propos de l’Ă©cole Ă  deux vitesses, c’est que c’est bien la privatisation, le “libre choix” et la mise en concurrence des Ă©coles qui l’engendrent. En Belgique, au Chili, aux Pays-Bas, le libre choix crĂ©e d’un cĂ´tĂ© des ghettos oĂą se concentrent les enfants des milieux dĂ©favorisĂ©e, notamment les migrants et de l’autre des Ă©coles pour Ă©lites qui parviennent de toute façon Ă  sĂ©lectionner leurs Ă©lèves pour rester au top. En effet, le “libre choix” n’est jamais rĂ©ellement libre et finit toujours par reproduire et aggraver les inĂ©galitĂ©s sociales, alors que le but de l’Ă©cole obligatoire est justement de les rĂ©duire.

L’Ă©cole privĂ©e est-elle meilleure?

LĂ  aussi, le raisonnement des privatiseurs de l’Ă©ducation semble infaillible. L’Ă©cole privĂ©e est meilleure que l’Ă©cole publique, disent-ils, car des gens sont prĂŞts Ă  payer pour y inscrire leurs enfants. Or, c’est bien connu, ce qui coĂ»te cher est en gĂ©nĂ©ral meilleur que ce qui est gratuit. Le raisonnement ne tient plus lorsqu’on considère l’école privĂ©e pour ce qu’elle est rĂ©ellement: un luxe. En outre, rien ne permet de dĂ©montrer que l’école privĂ©e est meilleure que l’école publique, la plupart des indicateurs ayant d’ailleurs tendance Ă  dĂ©montrer le contraire.
Reste l’«enseignement différencié» ou «différent» dont auraient besoin certains enfants, que l’on ne trouverait qu’à l’école privée et dont seraient exclus les enfants dont les parents n’ont pas les moyens. Il est vrai que certains enfants ont besoin d’autres méthodes. Mais il s’agit d’une petite minorité. Et l’école publique doit faire des efforts pour les intégrer eux aussi et elle faillirait à sa mission si elle ne s’en souciait pas. Mais pour cela, elle a besoin de moyens, que le bon scolaire diminuerait…

Le public court-il au désastre?

Mais, dernier argument “imparable” des partisans du subventionnement des bĂ©nĂ©fices des Ă©coles privĂ©es, peu importe en fin de compte la qualitĂ© des Ă©coles privĂ©es: l’Ă©cole publique est tellement mauvaise, prĂ©tendent-ils, que le “bien des enfants” exige qu’on les en sorte le plus vite possible. Et les privatiseurs de rĂ©citer le chapelet de reproches: rĂ©formes scolaires ratĂ©es, enfants qui ne savent plus ni lire ni Ă©crire, enseignants socialistes qui font de la propagande au lieu d’enseigner, classes remplies d’enfants allophones qui tirent le niveau de toute la classe vers le bas, violence, drogues, etc.

LĂ  encore, impossible de dĂ©montrer que le niveau de formation des jeunes a baissĂ©. Toutes les Ă©tudes sur le sujet ont lĂ  aussi tendance Ă  dĂ©montrer le contraire : le niveau de formation des jeunes augmente. Mais cela ne veut pas dire que l’Ă©cole publique ne doit pas s’amĂ©liorer, loin de lĂ . Au contraire, elle doit sans cesse le faire. Mais il faut veiller Ă  ce que ces amĂ©liorations fassent l’objet d’un dĂ©bat dĂ©mocratique, car elles concernent tout le monde, et s’appliquent Ă  tous les enfants, car la mission de l’Ă©cole publique est d’offrir Ă  tous la meilleure formation. Ce qui ne serait pas possible avec une Ă©ducation privatisĂ©e, oĂą chaque Ă©cole fait sa cuisine dans son coin. Et serait-ce possible dans les Ă©coles privĂ©es actuelles, oĂą bien des enseignants n’ont pas les titres qui leur permettraient d’enseigner dans le public et oĂą les rumeurs d’achat de notes, de rĂ©sultats d’examen ou d’indulgence face Ă  des comportements perturbateurs ne cessent de courir?
Il ne faut pas cacher les problèmes de l’Ă©cole publique. Il y en a. L’Ă©cole est le miroir de la sociĂ©tĂ© et ses problèmes s’y rĂ©percutent forcĂ©ment. Mais, pour les rĂ©soudre, il faut des moyens. Des moyens que les partis qui soutiennent la privatisation prĂ©fèrent verser aux gros actionnaires. Et des moyens qui vont fatalement diminuer si le bon scolaire devait ĂŞtre introduit. En effet, c’est arithmĂ©tique, subventionner l’Ă©cole privĂ©e retire forcĂ©ement des moyens au public. A plus forte raison lorsqu’il faut subventionner les bĂ©nĂ©fices des Ă©coles privĂ©es, qui sont en gĂ©nĂ©ral des organisation Ă  but (très) lucratif. En outre, s’il ne veut pas que le système scolaire privatisĂ© ne se transforme en jungle, l’Etat devra se donner les moyens de contrĂ´ler la qualitĂ© de la formation dans une myriade d’Ă©tablissements, diffĂ©rents tant par la taille que par les mĂ©thodes d’enseignement… Une telle autoritĂ© de rĂ©gulation ne sera certainement pas bon marchĂ©. Et, Ă  moins de trouver de nouvelles recettes (ce Ă  quoi s’opposent en gĂ©nĂ©ral les partisans de la privatisation de l’Ă©cole…), c’est Ă  l’Ă©cole publique qu’il faudra prendre cet argent. Sans compter les montants Ă  n’en pas douter Ă©normes qu’il faudra allouer aux transports des Ă©lèves, qui, plutĂ´t que d’aller Ă  l’Ă©cole de leur village ou de leur quartier quelques hectomètres ou kilomètres plus loin, pourront “choisir” une Ă©cole Ă  l’autre bout du canton.

On le voit, le “libre choix” et le bon scolaire ne peuvent que priver l’Ă©cole publique de moyen et nuire Ă  la qualitĂ© de cette dernière. Ce dont les Ă©coles privĂ©es ne pourront que se rĂ©jouir: Le nombre de lucratifs clients n’en fera qu’augmenter!

Sur le mĂŞme sujet

Deux articles de fonds sur le mĂŞme sujet, paru dans le temps et dans le service de presse du PSS, ainsi que dans pages de gauche.

5 réponses à “Comment transformer la privatisation de l’Ă©cole en un attrayant “libre choix”?”

  1. www.romanding.ch affirme:

    Comment transformer la privatisation de l’école en un attrayant “libre choix”?…

    Les partisans des bon scolaires sont malins. Ils Ă©vitent soigneusement de parler de “privatisation”, de “libre marché”, de “baisses des salaires des enseignants” ou de “subventionnement des bĂ©nĂ©fices du privĂ© avec de l’argent publi…

  2. Reto affirme:

    Bien dit ! A un point près: l’Ă©cole publique n’est pas gratuite mais payĂ©e via les impĂ´ts…

  3. Philippe affirme:

    Monsieur Schwaab,

    D’oĂą tirez-vous ces affirmations?

    “Ils Ă©vitent soigneusement de parler de “privatisation”, de “libre marché”, de “baisses des salaires des enseignants” ou de “subventionnement des bĂ©nĂ©fices du privĂ© avec de l’argent public”, mĂŞme si c’est bien de cela qu’il s’agit.”

    Je pense, ce qui vous fait peur, c’est de perdre ces milliers d’enseignants et professeurs, acquis Ă  votre idĂ©ologie collectiviste et qui, sous le couvert du fonctionnariat, propage cette mĂŞme idĂ©ologie Ă  nos chères tĂŞtes blondes….

  4. jcs affirme:

    Cher philippe, la proposition d’introduire les bons scolaires Ă©quivaut Ă  une privatisation de l’Ă©ducation, quoi qu’en pensent les initiants. Qui ne sont pas idiots, car ils savent que de tels arguments n’auraient aucune chance de passer la rampe. Ils avancent donc masquĂ©s et parlent plutĂ´t de “libre choix”.

    Et pour tenter de corriger l’image que vous avez des enseignant-e-s (si tant est que cela soit possible), je vais vous raconter une anecdote: Un de mes anciens maĂ®tres de gymnase siège avec moi au sein du groupe socialiste au grand conseil. J’ai appris qu’il Ă©tait socialiste bien après que j’ai terminĂ© le gymnase, en voyant - par hasard - qu’il Ă©tait candidat sur une liste du PS. Et, dans son enseignement, jamais rien n’a filtrĂ© sur son engagement politique et jamais il n’a tentĂ© de faire de la propagande ni d’embrigader qui que ce soit. Je ne pense donc pas que le corps enseignant mĂ©rite vos invectives!

  5. Philippe affirme:

    Vous ne pouviez pas mieux confirmer mes propos…

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