Une oraison pour Charles Kleiber

Charles Kleiber, secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche annonce qu’il part prochainement à la retraite. Ayant à plusieurs occasions traité avec lui en tant que représentant de l’Union des Etudiant-e-s de Suisse (UNES), je ne peux résister à la tentation de publier cette petite oraison anticipée…

L’homme a des qualités, impossible de le nier. Esprit brillant, beau parleur, bon orateur, rapide à la manœuvre, et surtout, éternel optimiste. Qualité qui permet d’ouvrir la liste des défauts. Cet optimisme permanent l’a en général poussé à lancer les réformes, signer les accords, chambouler les institutions d’abord et de réfléchir ensuite.
Le meilleur exemple est la fameuse «déclaration de Bologne». En 2000, le comité directeur de l’UNES, dont j’étais membre, publie une prise de position contre cette harmonisation des diplômes à la sauce anglo-saxonne. Cette prise de position prévoyait déjà une bonne partie des défauts de la déclaration, portée aux nues et signée par M. Kleiber sans l’autorisation du Conseil fédéral et contre l’avis des recteurs des hautes écoles (quel tour de force, il faut bien l’admettre). L’UNES prévoyait notamment des difficulté de passage et des restrictions d’accès, spécialement pour les étudiant-e-s issu-e-s des milieux modestes, entre «bachelor» et «master» (les termes français de «baccalauréat académique» et de «maîtrise» ne se sont malheureusement pas (encore) imposés), avertissait que la reconnaissance mutuelle des diplôme risquait de n’être qu’un leurre et prédisait une diminution de l’égalité des chances. On nous a ri au nez, le secrétaire d’Etat en tête. 6 ans plus tard, bien des représentants des autorités universitaires nous donnent raison à posteriori. Vu les faits, le contraire serait difficile.

Les désastres de Bologne
Outre son introduction trop rapide et sans la moindre coordination (certaines hautes écoles discutent à l’heure actuelle encore de leurs nouveaux plans d’études quand les premiers titulaires de diplômes «Bologne» d’autre unis ont déjà achevé leurs études depuis belle lurette – pas mal, pour ce qui devait être une harmonisation !), la réforme de Bologne a montré que les critiques des étudiant-e-s étaient justifiées. En voici une petite liste, malheureusement non exhaustive:
– L’harmonisation des titres ? Allez faire accepter à une université étrangère qu’un « MLaw » n’est pas un nouveau produit M Budget, mais un titulaire d’un mastère en droit.
– Le mastère comme titre standard (pour remplacer la licence) ? Pour le moment, c’est garanti, mais les partisans de la formation au rabais ne baissent pas les bras et tentent d’imposer le «bachelor» comme titre standard, c’est déjà par exemple le cas pour faire un stage d’avocat : un «bachelor» suffit…
– Le libre passage du bachelor au mastère ? Les tentative d’y installer des taxes exorbitantes et une sélection sur dossier ne manquent pas.
– L’égalité des chances ? Les projets pour limiter l’octroi de bourses seulement jusqu’au bachelor existent eux aussi… Sans parler de la densification des plans d’études, qui empêche beaucoup des 90% des étudiant-e-s forcés de travailler à côté de leurs études pour cause de manque de bourses de financer leurs études.

Les bourses d’étude et l’égalité des chances en rade
Puisque nous en sommes aux bourses, attardons-nous sur ce sujet. M. Kleiber a souvent parlé d’égalité des chances, sans jamais parvenir à rien. J’ai été membre de trois groupes de travail lancés par le secrétariat d’Etat et chargé de plancher sur des projets pour l’harmonisation des bourses. Tous ont échoué, soit mis au tiroir, soit retoqué par M. Couchepin lui-même (en pleine séance où M. Kleiber était censé lui présenter le projet) pour cause d’anticonstitutionalité (il faut le faire!). Grand partisans des prêts (donc de l’endettement des étudiant-e-s modestes), contraire à l’égalité des chances, M. Kleiber n’a rien fait pour les bourses d’études. Il a par exemple totalement négligé l’immense opportunité qu’offrait la péréquation financière et nouvelle répartition des tâches, qui a brièvement abordé les bourses, mais sans grandes avancées. Conclusion, les grandes visions qu’il avait et a pour l’université risquent au final de ne profiter (si elles se concrétisent) qu’aux enfants des milieux favorisés.

L’implication des étudiant-e-s dans la vie universitaire aux orties
Enfin, le futur ex-secrétaire d’Etat a toujours souhaité mieux intégrer les étudiant-e-s à la «communauté universitaire». Noble dessein guère mis en application. Il a fallu bloquer quelques séances des autorités universitaires pour qu’il accepte de discuter de Bologne avec l’UNES. Puis, il est admirablement parvenu à diviser les étudiant-e-s, pour mieux régner, bien sûr, mais surtout pour miner leur crédibilité, en créant lui-même (sic!) une pseudo-association d’étudiant-e-s béni-oui-ouis de centre droit –l’AES, bien plus sage que la turbulante UNES. Cette AES n’a jamais été crédible nulle part, mais l’UNES a perdu un temps et une énergie précieux à contrer ses positions alignées-couvertes sur celle du secrétariat d’Etat. Sun Tzu et Machiavel n’en eûssent pas fait moins. Mais là, j’en suis presque revenu aux qualités de notre bientôt retraité. Chapeau l’artiste!

Liens vers les différentes prises de positions de l’UNES notamment sur Bologne.

Le site de l’UNES.

Le site du secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche

2 réflexions au sujet de « Une oraison pour Charles Kleiber »

  1. Bologne, tu te focalises à nouveau sur une période de transition. Je te donne raison sur l’érosion de la license comme papier standard…

    Ceci dit, ce n’est pas une mauvaise chose. On a de plus en plus besoin de formations multi-vitesses!!!

    Parce toutes les vocations de type ingénieur ne nécessitent pas un dipl. ing. EPF, il y a les HES, n’est-il pas? Pour le bachelor, il en va de même!!! Je suis bien placé pour le savoir, certains bachelor font le même job que moi… Quant à cette année de plus à boire des cafés au B2, certains futurs profs de français/histoire/géo/latin/philo (rayer la mention inutile) des gymnases Lausannois n’en bénéficieront plus. I’m so sorry…

    Les deux domaines à exclure sont bien naturellement les domaines vitaux: Médecine et droit! Très bien, les examens FMH ou d’admission au barreau ne vont pas changer que je sache?

    Quant aux bons, ils feront leur bachelor avec bourse puis auront un master financé par leur boîte. C’est très socialiste ça, non?

    Bref…

    P

  2. Eh oui, je me focalise sur la période de transition, car M. Kleiber est l’homme de cette période de transition catastrophique… Mais je ne suis malheureusement guère optimiste pour la suite. Kleiber ou pas.

    Tu as raison si l’considères l’uni et les hautes écoles comme une formation professionnelle. Or ce n’est pas le cas. Le FMH et le brevet, ça ce sont des formations professionnelle.

    Quant à ton idée de BA payé par la collectivité, et de MA par les entreprises, c’est la formation supérieure selon les seuls besoin des entreprises… Et non de la société! Encore une fois, il ne faut pas confondre les mastères spécialisés genre MBA (qui sont des formations continues professionnelles) et les MA, titre standard de fin d’étude.

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