Financement des partis: Histoire de gros sous

Les grandes entreprises financent exclusivement les partis bourgeois. Dans l’opacité la plus totale. Et à coup de millions. Résultat: lors des campagnes de votations, la gauche et les syndicats se battent souvent à un contre dix (parfois un contre vingt). Certes, une telle débauche de moyens ne suffit pas toujours à emporter le morceau, on l’a vu par exemple lors de la campagne contre la baisse des rentes du 2ème pilier. Mais il n’en demeure pas moins que cet argent a un impact, contrairement à ce que prétendent, la bouche en cœur, ceux qui en bénéficient. J’en veux pour preuve le fait que les patrons d’entreprises et les dirigeants des milieux économiques sont, en général, des gens raisonnables qui savent gérer leur argent. Si ça ne servait à rien, ils ne jetteraient pas autant de millions par la fenêtre!

La proposition du Crédit Suisse et de la Banque Raiffeisen de désormais financer tous les partis en fonction de leur nombre d’élus soulève un émoi au sein du PS. Dont de nombreux dirigeants sont tentés d’abandonner l’indépendance du parti, quasi seul en Suisse a faire preuve d’une indépendance totale par rapport aux entreprises. Même si elle paraît alléchante (la politique coûte de plus en plus cher, surtout avec l’UDC qui fait de la surenchère à coup de moyens illimités à l’origine douteuse) et propre à ne pas menacer l’indépendance du parti (CS et Raiffeisen proposent de donner à tout le monde selon des critères prétendument transparents), elle n’en demeure à mon avis pas moins inacceptable. Voici les raisons qui me pousseront à refuser cette «manne» lorsque le congrès du parti se prononcera (eh oui, au PS, ces décisions cruciales se prennent de manière démocratique, tous les partis ne peuvent pas en dire autant) :

  1. Qui paie commande. Cet adage n’a l’air de rien, mais il très pertinent en politique. Personne ne distribue autant d’argent sans espérer une contrepartie. Ce constat relève du simple bon sens. Ainsi, même s’ils s’en défendent, les partis bourgeois agissent systématiquement dans l’intérêt de leurs bailleurs de fonds. Qu’on se remémore par exemple le navrant exemple de la planification hospitalière vaudoise, où l’on a vu des élus bourgeois venir à la tribune tenir des propose inverses de ceux qu’ils avaient tenus en commission, et surtout, changer leur vote, car entre-temps, les cliniques privées, qui financent leurs campagnes, étaient intervenues.
  2. L’argent crée la dépendance. Accepter de recevoir un montant d’un sponsor, c’est se mettre par avance dans une situation difficile si le sponsor venait à retirer ses billes… ou à les assortir de nouvelles conditions. Imaginons la dilemme d’un parti qui doit soit licencier du personnel et renoncer à une campagne qui lui tient à cœur, ou alors se plier aux nouvelles conditions d’un bailleur de fonds qui, tout d’un coup exige que les bénéficiaires de son «don» serve ses intérêts… La contrepartie au don peut arriver avec du retard, mais elle finit toujours par arriver!
  3. Cela ne change rien que l’argent vienne d’une coopérative (ce qu’est la Raiffeisen). Certes, les socialistes, partisans de la démocratisation de l’économie, soutiennent les coopératives et souhaitent encourager la création de ce type d’entreprises. Mais le fait d’être une coopérative ne suffit pas à faire une entreprise vraiment sociale. J’en veux pour preuve le comportement antisocial et hostile au partenariat social de la Migros, coopérative des plus connues. Soutenir les coopératives ne veut pas forcément dire accepter leurs dons.
  4. L’indépendance est une des grandes forces du PS. Lors des campagnes précédentes, les socialistes ont pu convaincre de nombreux électeurs de les soutenir, justement grâce à notre indépendances face aux branques, aux assurances-maladie, aux assureurs-vie, aux cliniques privées et autres partisans des libéralisations, dérégulations et autres privatisations. Toucher de l’argent, même s’il est distribué à tout le monde et selon des critères transparents pourrait nous faire perdre un argument de poids et une bonne partie de notre crédibilité politique. C’est d’ailleurs probablement l’objectif des banques: En donnant à tous, elles souhaitent surtout faire en sorte que le PS cesse d’être le seul à refuser leurs largesses!
  5. Des dons transparents n’excluent pas d’autres dons, moins transparents. Si CS et la Raiffeisen souhaitent donner à tous les partis, rien n’exclut qu’elles ne continueront pas, en parallèle, à abreuver les partis bourgeois sous le manteau. Ces «dons» ne sont donc pas une garantie que les scandales du financement opaque des partis bourgeois cesse définitivement.
  6. C’est surtout accepter l’argent qui est problématique. Certains ont avancé, que, puisque les banques souhaitent désormais donner à tout le monde, il serait dorénvant abusif de prétendre que «les banques ne financent que les partis bourgeois». Or, si le PS refuse ce don, cette situation ne changera pas. En effet, le PS ayant refusé le don, seuls les partis bourgeois continueront à être financé par les banques (et à leur être étroitement liés). Que les banques aient tenté de donner au PS n’y changera rien, du moment que ce dernier n’accepte pas le don.
  7. La vraie solution, c’est la transparence totale et la réglementation du financement de la politique, en particulier la fixation de limites des montants pouvant être donnés aux partis et investis dans des campagnes. La Suisse est régulièrement mise à l’index des organisations qui luttent contre la corruption, car elle est un des rares pays dits développés à ne pas règlementer le financement des partis et des campagnes. Et les problèmes commencent à devenir difficiles à gérer: L’UDC peut faire campagne à coup de dizaines de millions investis à fonds perdus par des «donateurs» anonymes, qui, si on considère qu’ils on parfois besoin de transporter l’argent en liquide dans des valises, ont certainement quelque chose à se reprocher. Nous ne sommes pas très loin d’une situation à l’américaine, où seuls ceux qui sont capables de lever des millions de dollars peuvent faire campagne. Grâce aux «super PACS», le financement des campagnes est en outre totalement opaque. Une sorte de suffrage censitaire s’installe: celui qui n’est pas multimillionnaire et n’a pas de liens étroits avec des mécènes encore plus riches n’a aucune chance d’être élu. Voulons-nous vraiment cette forme de «démocratie»?

 

14 réflexions au sujet de « Financement des partis: Histoire de gros sous »

  1. Cher Jean-Christophe, je te remercie pour ton analyse intéressante et détaillée des conséquences et réactions suite à la proposition CS/Raiffeisen. Voici ma réaction aux différents points ci-dessus:
    1) Je suis d’accord avec l’adage « Qui paie commande. » Toutefois, ne serait-ce pas l’occasion pour le PS de démontrer qu’on peut faire de la politique indépendante, tout en acceptant des dons financiers ? Est-ce qu’accepter ce don changerais la vision du PS sur le partenariat social, la politique de la santé, etc ? (Je pense que le point (2) serait ta réponse.)
    2) Etre conscient du fait que cette entrée d’argent peut cesser à tout moment entre dans la qualité de gestion qui en serait faite. De manière analogue, une famille qui gagne 10’000.- à la loterie ne va pas changer son niveau de vie mensuel de façon drastique en déménageant dans un appartement qu’ils ne pourront pas payer sans le gain de loterie, mais peut se permettre quelques extras. Typiquement, s’offrir une campagne de plus qu’habituellement est raisonnable. Engager des employés sur la base de ces montants l’est probablement moins.
    3) Entièrement d’accord : coopérative ou pas, même combat.
    4) Je suis d’accord, cette situation nécessite une bonne communication. Mais, ceci quelle que soit la solution retenue. Si l’argent est refusé, il faudra convaincre certains électeurs du bien fondé de cette décision et pourquoi le parti qu’ils financent par leur cotisation refuse une opportunité importante.
    5) Je suis d’accord qu’accepter cet argent ne résout pas le problème du financement opaque, mais mon point de vue est le suivant : (a) que le PS accepte cet argent ou non ne stoppera les dons sous le manteau : autant se permettre quelques extras; (b) l’argent refusé par le PS ne retournera pas dans les caisses du CS/Raiffeisen, mais sera offert aux autres partis. Le PS contribuerait ainsi à accroitre le financement des adversaires.
    6) Là, je ne suis pas tout à fait d’accord. Que le PS le veuille ou non, lorsqu’il n’est pas financé, se plaindre est légitime, mais si on refuse le don, on ne peut pas se plaindre qu’un autre parti l’accepte, du moment que la même offre nous était faite. C’est malheureusement dommageable pour le PS, mais refuser ce don change quoi qu’il arrive la perspective sur le financement du CS/Raiffeisen. Exemple : les étudiants qui ne viennent pas en cours ne peuvent pas se plaindre d’une inégalité de traitement vis-à-vis de leurs collègues qui eux y viennent. Ils avaient la même opportunité de le faire.
    7) Je suis d’accord qu’une réglementation est la moins mauvaise solution. Elle a le mérite de vouloir mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Toutefois, l’exemple américain est un bel exemple des dérives qui apparaissent malgré la loi. La loi impose une limite aux dons et une égalité de financement des campagnes Toutefois, elle ne peut empêcher une entreprise de droit privé « un Super-PAC » de financer des affiches et des spots télévisés. Cela devient une sérieuse limite à la liberté d’expression si on interdit à l’UBS de coller elle-même des affiches: « L’UBS soutient la liste PLR ». Une solution qui existe aux Etats-Unis est une part de financement public ou $1 par citoyen est versé à un parti politique. Chaque citoyen peut cocher sur sa déclaration à quel parti il veut donner son dollar.

    Autre commentaire : si cet argent pourrait rendre le PS dépendant, pourquoi ne pas envisager une solution de type : « Nous acceptons l’argent, mais le reversons à des oeuvres de bienfaisance à choisir. » Ce serait un moyen simple et direct de garder son indépendance tout en évitant de renoncer à des montants « offerts » et les utiliser en faveur du bien commun plutôt que de les renvoyer dans les mains des adversaires.

    • Salut Daniel et merci pour tes remarques!
      1) Même si celui qui reçoit l’argent continue à agir en indépendant, sans tenir compte des intérêts du sponsor, le doute peut finir par s’installer dans le public. Il y aura bien une fois où les intérêts du sponsor et du sponsorisé seront convergents (même si c’est pour des raisons différentes) et d’aucun ne manqueront pas de se poser la question: « le parti a-t-il pris position en faveur de son sponsor parce qu’il a été sponsorisé ou pour une autre raison ». Il n’y a qu’à voir le peu de crédibilité des dénégations du PLR, qui affirme ne pas aligner sa politique sur les intérêts de ses sponsors (certains, au PLR, y croient dur comme fer). Mais la perception du public est toute autre…
      2) C’est vrai qu’on peut s’organiser pour ne pas vraiment dépendre de l’argent reçu. Mais, quel que soit l’usage que l’on fait de la somme, on finit par s’y habituer, étant donné qu’il s’agit d’un versement régulier (et pas d’un gain unique comme au loto). Et si elle vient à manquer, il y aura de toute façon des projets auxquels il faudra renoncer à contre-coeur. Ce serait la même chose si on le versait à des oeuvres de bienfaisance (les verts proposent de faire comme ça, me semble-t-il): l’oeuvre en question finirait par s’habituer au versement, et sa suppression causerait aussi des problèmes.
      4) C’est vrai que dans tous les cas, il y a aura un sérieux travail d’explication. Je reste cependant convaincu que les gens qui cotisent ou qui font des dons au PS préfèrent donner à un parti qu’ils considèrent comme indépendant, quitte à avoir moins de moyens que les autres. Dans tous les cas, ces propositions des banques auront au moins eu le mérite de mettre la discussion du financement politique sur la table! C’est déjà ça.
      6) C’est vrai que l’offre est faite à tous les partis et que l’on peut dire « les banques financent tout le monde ». Mais au final, c’est quand même bien le fait d’accepter l’argent qui est à mon avis important. Les banques proposent l’argent à tous, certes, mais tous ne s’estiment pas en mesure de l’accepter tout en restant indépendant. Ceux qui l’acceptent peuvent prétendre rester indépendant, mais l’image qu’ils auront dans le public sera autre, à mon avis.
      7) Franchement, je ne vois pas de désavantage à ce qu’une entreprise paie des pubs du genre « L’entreprise X finance le parti Y ». Au moins, les choses seraient claires. Actuellement, c’est bien ce qui se fait, mais ça se fait sous le manteau. Cela dit, tu as raison, les règles sur le financement des campagnes mal conçues (pour autant qu’il soit possible de bien les concevoir) risque de ne rien régler, au contraire. L’exemple des super-PACS le montre assez clairement. L’autre solution des USA que tu évoques me semble en revanche intéressante. Là au moins, on sait d’où vient l’argent et chacun à le choix de donner ou pas et si oui, à qui.

  2. Bonjour, juste 2 questions:

    1) Merci de prouver vos dires « Les grandes entreprises financent exclusivement les partis bourgeois. Dans l’opacité la plus totale. »

    2) Combien a dépensé Christian Levrat pour sa campagne à l’élection complémentaire au Conseil des Etats en mars dernier?

    Merci

    • 1) Le PSV publie ses comptes, vous n’y trouverez aucune trace de financement par une entreprise. L’UBS a avoué financer les partis bourgeois et il a fallu la maladresse de M. Darbellay pour apprendre que, pour le PDC, ce soutien se monte à 100’000.–Fr par an. Pour les autres, personne n’en sait rien, d’où l’emploi du mot « opacité ». Je ne vous ferai pas l’affront de vous expliquer ce qu’il signifie.
      2) Je dois bien avouer que je n’en sais rien, car je suis, comme vous le savez d’ailleurs, membre du PSV et non du PSFR. Or, le financement des campagnes cantonales relève des sections cantonales du PS. Vous pouvez donc poser cette question directement au PSFR, bien que vous vous fichiez totalement de la réponse.

      • ad 1) Aucune trace des comptes du PS suisse sur son site.

        ad 2) je vous fais remarquer que C. Levrat a demandé à ce que le PS suisse finance sa campagne. Et au vu de la campagne menée, c’est même certains que l’argent est venu de Berne. Alors?

      • Cher Monsieur,

        Pour 2010, pas de comptes publiés par le PS Vaud.
        Pour 2009, vous publiez certes les comptes, mais aucun détails des dons reçus…..

        « Faites ce que je dis, pas ce que je fais…. »

  3. Bonjour, vous avez publié un Tweet:

    « Commune de la « Goldküste » en quasi-faillite: la baisse des impôts des gros contribuables n’était pas censée augmenter les recettes fiscales? »

    Pouvez-vous svp donner un peu plus de détails, avant d’en tirer des conclusions? merci.

    • Mon tweet se basait sur un article paru hier dans le temps, que vous avez certainement lu, vous qui êtes d’habitude si bien renseigné!

  4. Ce qui est sur, c’est que tout le monde s’accorde sur le fait que 400 frs par jour pour siéger n’est pas assez! Augmentation de 20%…

    Félicitations!

  5. Votre tweet (comme nombre de vos articles) est trompeur voire fallacieux. La commune en question n’est de loin pas en quasi-faillite. Ah, le populisme socialiste….

  6. Monsieur Schwaab, vous paraissez bien discret sur le financement de la campagne de Christian Levrat, notamment le financement venu depuis le PS suisse….

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