L’emploi au rabais ne diminue pas le chômage des jeunes

J’ai publié aujourd’hui une colonne dans le quotidien «le Temps» sur les jobs au rabais et l’emploi des jeunes. Sa question centrale: Un emploi de mauvaise qualité vaut-il mieux que pas d’emploi du tout? Ma position: Les problèmes du marché de l’emploi ne justifient pas que l’on dégrade les conditions de travail et de formation. Et d’ailleurs, cela ne crée même pas de places…

Il est tentant, vu les difficultés des jeunes à accéder au marché de l’emploi, de créer des places de travail ou de formation à n’importe quel prix, par exemple en rognant sur les conditions de travail ou la qualité de la formation. Plusieurs projets récents, censés fournir des places à des jeunes sans-emplois, risquent de détourner nombre d’entre eux des métiers considérés et de ne rien changer à la paupérisation croissante de ceux qui ne parviennent pas à s’insérer dans la formation professionnelle.

Moins de sécurité = plus de places d’apprentissage ?
Certains prétendent par exemple pouvoir créer des places en diminuant la protection de la santé et la sécurité au travail, sous prétexte que ce n’est qu’un fardeau administratif qui décourage de nombreuses entreprises de former des jeunes, notamment dans les PME. Le Parlement fédéral a ainsi abaissé de 19 (respectivement 20 pour les apprentis) à 18 ans l’âge de protection des jeunes travailleurs, au-delà duquel des exceptions à l’interdiction de travailler la nuit et le dimanche sont possibles. Il a sciemment refusé de conserver une disposition protégeant les apprentis jusqu’à la fin de leur formation (que la majorité termine après avoir eu 20 ans), malgré leur mauvais état général de santé et le fait qu’ils soient beaucoup plus souvent victimes d’accidents de travail que leurs collègues expérimentés. Une augmentation du travail nocturne et dominical ne manquerait pas d’aggraver encore la situation.

La crise comme prétexte au démantèlement des conditions de travail
En chœur, partis bourgeois, milieux patronaux et Office fédéral de la formation professionnelle, pourtant chargé de veiller à ce que la formation des jeunes se fasse dans de bonnes conditions, ont répété le même couplet: Des règles moins contraignantes encourageront de nombreuses entreprises à former, ce qui est nécessaire vu la pénurie de places d’apprentissage ! Ce noble dessein a malheureusement peu de chance de se réaliser. En effet, les métiers dans lesquels le travail de nuit et du dimanche sont monnaie courante, même durant la formation, peinent déjà à trouver de la relève. Et avec la baisse démographique qui s’annonce (à partir de 2008, il y aura chaque année moins de jeunes en âge d’entrer en apprentissage), la concurrence avec d’autres métiers moins pénibles ou les formations en école (par exemple de diplôme et même de maturité) risque de priver ces branches d’encore plus de bras. Ainsi, même si la diminution de la protection de la santé des jeunes devait encourager les patrons à offrir plus de places d’apprentissage, ce qui reste à prouver, leurs métiers risquent de ne plus être assez attrayants et la main d’œuvre qualifiée va manquer. Le Conseil fédéral aura ces prochains mois la possibilité de corriger le tir en arrêtant une ordonnance pour la protection des jeunes salariés qui les protège réellement. Il ne devra pas non plus céder aux sirènes des nombreuses associations patronales, qui avec les mêmes arguments que ceux évoqués plus haut, souhaitent introduire toujours plus d’exceptions à l’interdiction de travailler la nuit et le dimanche dès 16 ans, même dans des formations, par exemple dans la vente ou les technologies de l’alimentation, pour lesquelles le travail de nuit et du dimanche n’est pas nécessaire.

Des stagiaires corvéables… mais sans vraie formation!
Un autre projet de création d’emploi pour les jeunes, mis sur pied par une chaîne de la grande distribution, semble à première vue donner un coup de pouce à des jeunes sans solution à la sortie de l’école obligatoire. Il s’agit d’engager des stagiaires pour une durée de plusieurs mois, dont environ la moitié aura ensuite la possibilité de suivre une formation reconnue. Du point de vue des jeunes concernés, mieux vaut une place de stage que rien du tout, en tout cas de prime abord. Cependant, le risque que ces «stagiaires» ne soient que des bras bon marché et que leur stage ne leur offre aucune perspective de formation professionnelle est réel. Certes, ceux d’entre eux qui peuvent enchaîner avec une formation post-obligatoire tirent bénéfice de cette offre. Mais pour ceux qui se retrouveront les mains vides après le «stage», le risque est grand de les voir rejoindre les rangs des travailleurs pauvres. Deux tiers des jeunes bénéficiaires de l’aide sociale n’ont en effet pas de titre de formation post-obligatoire. Pour eux, le «stage» est plutôt un emploi temporaire au rabais, qui ne fait que retarder leur entrée en formation professionnelle. L’employeur, en revanche, peut compter sur des forces de travail certes non qualifiées, mais motivées par la perspective de bénéficier d’une vraie place d’apprentissage en fin de stage et surtout très bon marché. Là encore, on sacrifie les conditions de travail sur l’autel du la lutte contre le chômage des jeunes, mais sans aider ces «stagiaires».

Rendre son attrait à la formation professionnelle
Plutôt que d’agiter le spectre du chômage pour diminuer la protection des salariés, il vaudrait mieux renforcer celle-ci, afin de rendre la formation professionnelle plus attrayante et réinvestir les ressources nécessaires aux programmes des stages pour mettre à disposition de véritables places de formation, qui offrent de réelles perspectives d’avenir.
(Colonne publiée dans Le Temps du 14 février 2007)

Sur ce sujet :
Pour une meilleure protection de la santé des apprenties et apprentis.
«Speranza», des stages pour jeunes sans emploi.
Mon dernier billet sur le chômage des jeunes.

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