Libéralisons, libéralisez!

Il y a quelques années, quelques têtes savantes ont décrété que le secteur privé est plus efficace que le secteur public, que la concurrence est la panacée, que la gestion démocratique est démodée et que le service public doit donc être libéralisé et privatisé. Beaucoup y ont cru. Beaucoup ont obtempéré. Prenant pour exemple la libéralisation, paraît-il réussie, des télécoms, ces même têtes savantes proposent maintenant de passer à la vitesse supérieure: Poste, assurance-accidents (SUVA), service des automobiles vaudois, approvisionnement en électricité, et bientôt CFF, éducation, approvisionnement en eau, sécurité publique…

La gabegie des numéros de renseignements tombe à point nommé pour montrer à quel point les libéralisations mènent à des absurdités. Ainsi, il faudrait forcer les pompiers (un service public vital) à abandonner le 118, numéro d’urgence pourtant connu de tous (dès l’enfance), pour céder la place aux marchands de renseignements. Lesquels sont désormais en concurrence avec des services chers et inefficaces (2.—Fr. pour poser une question à laquelle on obtient pas de réponse ou une réponse farfelue, qui dit mieux?), incomparables avec ceux offerts avant la vague libérale.

La libéralisation des télécoms a cependant coïncidé avec une baisse des prix massive, impossible de le nier. Mais cette baisse de prix doit autant aux progrès technologiques, à la dégradation des conditions de travail dans la branche et aux licenciements de masse qu’à la concurrence. Et, quelques années plus tard, force est de constater que les prix ne baissent plus et que la déferlante publicitaire des opérateurs s’est sérieusement calmée. Heureusement, un remplacement du 118 par un autre numéro fournirait à n’en pas douter quelques juteux mandats à de nombreux publicitaires. Car la population voudra à juste titre qu’on lui explique pourquoi il faut remplacer et oublier un numéro simple, connu et archi-connu. Et elle ne se contentera certainement pas de la réponse que donneront 1811 et consorts…

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6 réflexions au sujet de « Libéralisons, libéralisez! »

  1. La mise en concurrence commence cher et puis s’améliore de façon continue. La centralisation bureaucratique encaisse les gains d’échelle puis devient continuellement plus chère…

    C.f. le système des caisses-maladie vs la sécu française, mais bien sûr tu penses que la sécu française est une réussite, non?

    P

  2. Souvent la mise en concurrence commence bon marché, p. ex. les télécoms, puis, les prix remontent, les infrastructures se dégradent, etc. Mais c’est vrai qu’il y a des monopoles (publics et privés) inefficaces! Et ceux-là, il faut s’en débarasser aussi.

  3. Dans ce débat, on confond parfois privatisations et libéralisation. Privatiser un monopole public, ce n’est pas encore ouvrir son domaine à la concurrence (voir Swisscom et le dernier kilomètre, ou les tentatives (avortées) de privatiser GDF en France par la fusion avec Suez). On peut donc s’interroger sur les mérites du privé face au public, et sur ceux de la concurrence face au monopole. Ce sont deux questions différentes.

    Pas mal de bons économistes s’accordent à dire une chose: les secteurs dits « de réseau », comme l’eau, l’électricité ou le gaz gagnent peu à être ouverts à la concurrence. Comme leur dénomination l’indique, ces domaines ont besoin de bons réseaux dont la mise en place et l’entretien sont très chers. Et pour les exemples cités, il s’agit aussi de choses vitales à la préservation de la qualité de vie, voire de la vie elle-même (contrairement, peut-être, aux téléphones portables…). Les transports publics, eux aussi, gagnent à être gérés de manière monopolistique, il suffit pour s’en convaincre d’observer le désastre du rail en Grande-Bretagne (on pourrait par contre envisager des solutions mixtes comme ça a été le cas pour la compagnie de train allemande DB, où le réseau reste géré par un monopole en l’occurrence étatique alors que le trafic lui-même est libéralisé).

    C’est pour toutes ces raisons que, dans les quelques pays où, par exemple, la distribution de l’eau est privatisée, on a en fait affaire à des plus petits monopoles, sur des régions ou des villes. Il n’y a à ma connaissance pas d’endroits où on a le choix entre deux fournisseurs d’eau…

    Les situations de monopoles privés me semblent insensées. Car du moment qu’il y a monopole, il me semble arbitraire que ce soit quelques actionnaires et non la population dans son entier qui en profite. Quant au prétendu manque d’efficacité des grandes entreprises publiques, rappelons simplement qu’Electricité de France (EDF), monopole public en France, fournit un service dont personne ne trouve à se plaindre – qui, d’ailleurs, se plaignait des PTT?

    A ce propos, notons encore que la conservation d’un contrôle politique démocratique sur, par exemple, les entreprises ferroviaires ou de transports publics en général est la garante de la possibilité d’une réelle action en faveur, entre autres, de la mobilité écologique. Avis aux libéraux qui se disent écologistes…

  4. @ jcs

    « La gabegie des numéros de renseignements tombe à point nommé pour montrer à quel point les libéralisations mènent à des absurdités. »

    Cela n’a rien à voir avec le principe de libéraliser un secteur, mais seulement une décision sur le choix de no de téléphone. Ne faites pas dans la démagogie, il y’en a déjà bien assez. Le choix du numéro est, il vrai, peut-être pas très judicieux et je peux vous rejoindre sur le fait qu’il n’est pas essentiel de libéraliser les numéros d’informations. En ce qui concerne la libéralisation du marché des télécommunications, ce fût une bonne décision.

    « la dégradation des conditions de travail dans la branche »

    Jusqu’à nouvel avis, les employés Swisscom sont correctement rémunérés en comparaison avec d’autres branches économiques. En cas de licenciement, jusqu’à un an de salaire peut leur être versé

    « force est de constater que les prix ne baissent plus »

    Car il n’y a justement pas assez de concurrence, ce que vous semblez également regretter.

  5. @philipppe
    Bien sûr que l’introduction de nouveau numéro a quelque chose à voir avec la libéralisation du secteur. Dans un monopole, il n’y a besoin que d’un seul numéro, car il n’y a qu’un seul opérateur. Dans un secteur libéralisé, il faut que tous les opérateurs intéressés à entrer sur le marché le puissent et que l’ex-monopole ne jouisse plus d’un avantage concurrentiel trop important, par exemple parce qu’il possède le numéro de renseignement que tout le monde connaît.
    Je ne fais pas de démagogie: je démontre plutôt avec un petit exemple à quel point une libéralisation qui a la réputation d’avoir « réussi » peut mener à des absurdités!

    Les conditions de travail ne se sont en effet pas trop dégradée chez swisscom. En revanche, Orange a carrément fiché ses employés… Et peut-être ne sait-on pas tout sur les autres opérateurs… En général, les employés des entreprises publiques ont de meilleures conditions de travail et de salaire.

    Quant à la concurrence qui manque, le cas est à mon avis typique: Forte concurrence au début, puis concentrations et formation d’oligopôles. Je doute que la concurrence se réinstalle sur ce marché. Et tant que la situation actuelle perdure, cela fait le beurre des quelques survivants qui tiennent le marché!

  6. « Le libéralisme, c’est plus de choix et des meilleurs prix pour le consommateur »

    FAUX: Selon le dogme libéral lui-même, le libéralisme ne peut fonctionner que si il existe une concurrence suffisante de l’offre. Or dans les faits, le capitalisme libéral tend vers la concentration et la formation de monopoles qui éliminent toute concurrence, réduisent le choix du consommateur et font monter les prix (ou baisser la qualité).

    Dans le domaine des services publics comme la distribution d’eau, la poste, ou les chemins de fer, leur privatisation s’est toujours traduite par une augmentation des coûts pour l’usager, une diminution du service, et une réduction des investissements dans l’entretien des infrastructures. Un exemple parmi d’autres: dans les années 90, le FMI et la Banque mondiale ont obligé les Philipines à privatiser la gestion de l’eau. Au début, les prix ont baissé de 20%, une baisse utilisée par la propagande libérale pour démontrer l’utilité des privatisations. Mais 10 ans plus tard, le prix de l’eau a été multiplié par 5.

    Quant aux systèmes de retraites privés (les fonds de pension), ils consistent à priver les salariés de toute sécurité, en les livrant aux incertitudes de la gestion des organismes financiers. En cas de faillite de ces derniers, les salariés se retrouvent sans retraite malgré des années de cotisation. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis en 2002 avec la faillite d’Enron.

    « Le libéralisme, c’est le libre-jeu du marché »

    FAUX: Toujours selon le dogme libéral, le libre-jeu du marché nécessite la transparence du marché et de l’information.
    En réalité, à cause des pratiques d’opacité et de l’inégalité dans l’accès à l’information, le consommateur ne peut choisir en connaissance de cause.

    « La croissance crée des emplois »

    FAUX: La croissance crée des emplois dans un premier temps, mais elle sert surtout à financer les « restructurations » et les délocalisations. Au bout du compte, elle détruit davantage d’emplois qu’elle n’en crée.

    « Seul le marché est apte à déterminer le juste prix des matières premières, des devises, ou des entreprises »

    FAUX: Les marchés sont essentiellement guidés par la spéculation et la recherche du profit à court-terme. Les fluctuations des cours sont souvent irrationnelles, excessives, et soumises à la manipulation. Ces oscillations excessives des cours sont destructrices, provoquant ruines et faillites dans l’économie réelle. Mais dans le même temps, ces oscillations sont aussi génératrices de profit pour les spéculateurs. Encore le principe des vases communicants…!

    « L’entreprise crée des richesses. Elle est la source de la prospérité des pays et de leurs habitants »

    FAUX: le plus souvent, les entreprises ne créent pas de richesses, car la valeur créée est inférieure aux coûts réels des ressources utilisées ou détruites, si on prend en compte le coût environnemental et humain, ainsi que le coût réel des matières premières non-renouvelables.

    Le « profit » des grandes entreprises est en réalité prélevé sur la nature, saccagée par l’exploitation, l’urbanisation et la pollution, ou « vampirisé » sur d’autres acteurs économiques:

    – sur les salariés qu’on aura licenciés pour économiser des coûts ou « augmenter la productivité », ou dont on aura réduit la rémunération ou la protection sociale.

    – sur les consommateurs qui doivent payer plus pour une qualité ou une quantité moindre.

    – sur les fournisseurs (en particulier sur les producteurs de matières premières minières ou agricoles)

    – sur d’autres entreprises dont on aura provoqué la faillite par des pratiques déloyales, ou qui sont rachetées pour être ensuite dépecées, vendues par morceaux, et dont dont les salariés sont transformés en chômeurs.

    – sur les populations du Tiers-Monde qui ont été spoliées de leurs terres et de leurs ressources, et qui ont été réduites en esclavage, obligées de travailler dans les mines ou les « ateliers de la sueur » des entreprises transnationales, ou pire encore, obligées de servir de cobayes à l’industrie pharmaceutique, ou de vendre leurs organes (le plus souvent un rein ou un oeil) qui seront ensuite greffés à des malades fortunés. (le prix payé pour le prélèvement d’un rein va de 20.000 euros en Turquie, à seulement 800 euros en Inde)

    « La mondialisation profite à tous »

    FAUX: Entre 1992 et 2002, le revenu par habitant a chuté dans 81 pays. Dans le Tiers-Monde, le nombre des « extrêmement pauvres » a augmenté de près de 100 millions.

    L’écart des salaires s’est également creusé de manière fantastique. Prenons l’exemple d’une ouvrière chez un sous-traitant asiatique de Disney qui fabrique des vêtements à l’éffigie de Mickey pour les consommateurs occidentaux. Cette ouvrière travaille dans un « atelier de la sueur », 14 heures par jour, 7 jours sur 7, sans aucune protection sociale, sans droit de grève, le tout pour un salaire horaire de 0,28 dollars. Dans le même temps, le salaire horaire du PDG de Disney est de 2800 dollars, soit 10.000 fois plus.

    Les 225 personnes les plus riches du monde cumulent un patrimoine global de 1000 milliards de dollars, l’équivalent du revenu annuel des 3 milliards de personnes les plus pauvres de la planète, soit 47% de la population mondiale. La fortune additionnée des 84 personnes les plus riches dépasse le produit intérieur brut de la Chine avec ses 1,2 milliard d’habitants.

    En 2002, 20% de la population mondiale accapare 80% des richesses, possède plus de 80% des voitures en circulation et consomme 60% de l’énergie, tandis que le milliard d’habitants les plus pauvres se partagent 1% du revenu mondial.

    « Le libre-jeu du marché crée par lui-même les conditions de l’équilibre »

    FAUX: Le libre-jeu du marché produit l’équilibre uniquement en moyenne sur une longue période. En réalité, il oscille en permanence autour de l’équilibre, et ces oscillations sont brutales et destructrices. Une économie libérale entraîne un environnement économique instable qui prive les individus de toute sécurité, les obligeant à s’adapter sans cesse aux aléas de la conjoncture et aux « restructurations économiques ».
    Or comme toute vie biologique, l’être humain a besoin d’un minimum de stabilité de son environnement. Le libéralisme est donc contraire à l’homme et à la vie dans son ensemble, le libéralisme ayant aussi pour conséquence l’exploitation sauvage de la nature et la pollution généralisée de l’écosystème.

    « Le libéralisme est le seul choix possible, sous peine de s’isoler du Monde »

    FAUX: Certes, un pays cours le risque d’une délocalisation accrue des entreprises si il ne va pas dans le sens de leurs désirs. Du fait de la mondialisation, les salariés occidentaux sont désormais en concurrence avec les salariés de l’Inde ou de la Chine, y compris pour des emplois qualifiés dans le tertiaire ou les secteurs technologiques. Tant qu’il y aura le moindre profit à réaliser en délocalisant, les entreprises iront au plus offrant, dans le pays où elles trouvent les lois sociales et environnementales les moins contraignantes.

    Mais si il en est ainsi, c’est parce que nos gouvernements se sont entendus pour créer ces conditions, en appliquant simultanément dans tous les pays les déréglementations prônées par l’idéologie libérale. Ils ont réalisé la mondialisation uniquement dans un sens favorable aux entreprises, sans la contrepartie d’une mondialisation au niveau des lois de protection sociale et environnementale. La mondialisation néo-libérale est résolument dissymétrique.

    D’autre part, cette absence apparente de choix revient de fait à une dictature des entreprises. Accepter cette dictature, c’est renoncer au pouvoir souverain des Etats et des représentants élus du Peuple. C’est donc renoncer à la démocratie, et accepter à terme un esclavage généralisé.

    Qu’on se le dise…

    Amitié
    Erin

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